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Mercredi, avril 21st, 2010Article de Linda Lewkowicz dans Scènes, 15 juin 2010 (in French):
Scènes_Cuisine (full document en .pdf)
SCÈNES N°28
CUISINE À VENDRE
CUISINE DU GROUPE CONCRETE FUT UNE DES PROPOSITIONS DE LA SOIRÉE
COMPOSITE#10 – PAS DE SENTIMENTS ! SOIRÉE PASCALE, DANS UNE COUR BAROQUE.
POURQUOI S’ATTARDER SUR CE GROUPE COMPOSITE PLUTÔT QUE SUR UN AUTRE ?
PARCE QUE !
Trahison/résurrection. Sang/sacrifice. Fraction de pain/par-
tage de vin. Alliances/mésalliances. Repas de famille/Saintes
sCènes… Un lundi de Pâques comme les autres. À Bruxelles,
les rues sont vides, la cour de La Bellone, pas. Tickets rouges,
tickets jaunes pour voir performance noir polar ; entendre pleu-
rer guitares d’amour ; écouter traductions hongroises ; vivre
à l’heure de l’insémination herculéenne… {Ah belle et forte
éjaculation que celle-là ! Symbolisée par un vent de 4 Beaufort
soufflant ouest-nord-ouest dans un tulle/tuyau de voile lacté
en direction d’une douzaine de jeunes filles en deux-pièces
noirs, talons noirs, cheveux noirs et ballons noirs qui pestent de
plaisir…} Un Composite #10 qui rassemble, c’est sa condition,
des « matériaux » non miscibles et ne veut « pas de sentiments ! ».
Titre générique d’une soirée touche-à-tout, « zakouski » pour
ouvrir l’appétit. Petit bonheur/grande dépression. Caricature/
simplicité. Théâtre/performance. Haute technologie/plateau
nu… Ceci dit pour cadrer l’ambiance et l’état dans lequel on
place le spectateur pour recevoir (ou non) la Cuisine du groupe
Concrete. Un des ingrédients de la soirée, sur lequel je m’at-
tarde un peu. Un retour, pour un artiste, c’est la garantie d’un
aller ; pour ou contre ce « retour ». Un artiste ne vit pas dans
une bulle, surtout pas un artiste d’art vivant.
On le sait, le cadre n’est pas sans influencer le regard (surtout
au cinéma) et l’attitude du spectateur (au théâtre, l’impact est
immédiat). Je rappelle que nous sommes conviés à voir cinq
propositions en trois heures.
Et le cadre, dans ce cas-ci, c’est aussi le lieu, ô combien magique.
Cette cour de verre à ciel ouvert qui abrita Je vous parle d’un
temps que les moins de vingt ans… une parcelle du couvent
des Sœurs blanches de la Rose de Jéricho. Cette magie-là est le
« cadeau bonux » de la représentation, qu’on le veuille ou pas.
Hier regarde l’Aujourd’hui s’inscrire en direct dans les chrono-
grammes, médaillons, bas-reliefs, pilastres et autres balustres
de la « baroque façade ». Et la réflexion dans la verrière/miroir
dès que tombe le soir… À se demander si ce n’était pas une des
conditions de la représentation de Cuisine : « Que la table, lirait-
on dans un éventuel contrat de production, chargée d’équipe-
ments de captation, diffusion sonore et visuelle… Que la table,
pourvue d’un réchaud, d’une casserole, d’une moulinette, d’un
four, d’œufs, de lait, de fromage, d’une perruque ( ?)… Que la
table sorte de la terre et du ciel et même plus ! »
Plus, ce sont ces éclats de textes dits/écrits en grand/petit, mêlés
aux fragments de sons doux/assourdissants, accompagnant des
images comme roulées dans la farine… Concrètement un souf-
flé est à venir. Abstraitement, une peinture est en action. Pol-
lock ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Fermé, tu reçois rien. Tu ana-
lyses, distancies, tisses tes liens de culture, reconnais l’une ou
l’autre référence à des artistes bien plus connus… The Making of
Soufflés. Not Such Desperate Undertakings as the Amateur Cook
Thinks, The New York Times, 12 janvier 1908, « déjà vu ! » Et tu
sors. Pire, tu restes, paresseusement blasé. Ouvert, tu voyages,
simplement mieux que devant ta télé ou la messe de Pessah.
Plus, c’est la mini-batterie (de cuisine), les disques vinyls, les tourne-
disques, micros, ordinateurs… déposés sur le fabuleux bordel de la
table, en même temps que projetés sur l’immense écran blanc, petit
écran en pied et plus petit écran en télé. Plus, ce sont ces convives
mmm… masculins (Benoît Bellet, Jean-François et Jérôme Blanquet)
autour d’un cuisinier (Christophe Alix). Banquet gay de Platon ?
Dernière Cène triste de Jésus ? On les déguste mmm de pied en cap,
de face en profil, de plongée en contre-plongée, de Charybde en
Scylla, mais à l’envers. Du pire au mieux. Plus, c’est l’odeur du soufflé
au fromage qui vous monte au nez.
Plus+, c’est l’image du dessous de la casserole léchée par les
flammes. Plus+, le son de l’intérieur de la casserole dans
laquelle on touille… Tout ça cuit, bout, fait du bruit. Et l’es-
tomac qui digère n’en fait-il pas autant ? Essayez voir, l’oreille
amoureusement posée sur le ventre de l’être aimé. Ici, c’est
simple, on digère avant de manger. Et tout cela est amplifié,
démesuré, cacophonique, autant que fragile et insensé…
Plus+, ce mélange d’ingrédients organiques et technologiques. Faire
une béchamel tout en récupérant le son, par un ingénieux
système de « piezos » collés sur la casserole. Le bruit devient
comestible aux oreilles. Avec les minuscules caméras vidéo
plantées sur la table, l’image se dévore avec les yeux… Cuisinier
de blanc vêtu, blanc sur blanc comme chez Opalka ? Cuisinier
qui du blanc passe au Rouge Moulin, de l’homme à la femme.
La perruque, c’était donc ça. Une femme-homme aux rondeurs
naturelles, succulentes, marche difficilement en talons rouges.
Je pense au Sud-Africain Steven Cohen (Christophe Alix en est
un des fins connaisseurs). Les talons sont moins hauts, le temps
moins long, l’obsession moins parlante… On frôle la citation et
encore, c’est que moi qui projette. Mais si je le peux, c’est que
l’espace m’est donné. On n’est pas cadenassé dans une vision
unidimensionnelle.
Où va-t-il/elle comme ça, branlante ? Christophe Alix trans-
formé en femme, le temps de la cuisson. Il est un homme, dit-il,
dont la matière prend aussi une autre forme aussitôt que les
habits, les chaussures, le maquillage et les cheveux révèlent un
autre genre. Une autre mutation prend forme : se préparer à
recevoir et à servir le plat à ses invités. Où va-t-il/elle comme
ça, branlante ? Elle va, du bout de son pied « entalloné », frotter
une tache qu’il/elle a faite en lançant un œuf frais dans le public.
C’est Pâques, je vous le disais. J’oublie Cohen et reviens à la
table. J’y suis même invitée, enfin, et me lève. J’ose, La Bellone,
c’est (un peu, beaucoup, passionnément) « chez moi ». J’ose,
mais peu d’autres osent aussi. Sauf le naturellement curieux
des enfants et des téméraires. Oui, peut-être aurait-il/elle dû
« dresser la table » au centre de l’espace, pour nous permettre,
sans danger, de transgresser et venir, tout près, tout près. Der-
rière et devant. Voir, sentir, toucher, le son, le sens, l’odeur, la
sueur, la technologie et le four. Nous inviter à entrer dans le
rêve en train de se faire, devant et avec nous. Et le soufflé ?
Soufflant, avec ce petit goût de trop peu.
RECETTE DE CUISINE
Temps de préparation
Les quatre membres du groupe Concrete se connaissent de lon-
gue date, cela remonte au bouillonnant Montpellier du milieu
des années 1990, une drôle d’alchimie s’était produite dans cette
ville moyenne du sud de la France, période où de nombreux
collectifs techno-multi-artoïdes émergeaient, la tribu des Pin-
gouins, celle des Myrtilles (Lucille Calmel et Mathias Beyler),
projectsinge monté par les frères Blanquet ou encore L’Agence
Muller, créée par Christophe Alix, Benoit Bellet et d’autres, qui
avait trouvé refuge au Théâtre Iséïon, là même où Dominique
Bagouet, Sylvie Deluz ou Mathilde Monnier avaient esquissé
leurs premières ébauches chorégraphiques dans les années 1980.
Tout ce petit monde se voyait, festoyait, produisait aussi quel-
quefois. Et puis le temps de l’exploration a déménagé ailleurs,
Christophe Alix est parti vivre et travailler en Grande-Bretagne,
Jérôme Blanquet à Paris, Jean-François Blanquet s’est installé
à Bruxelles et Benoît Bellet a fini par poser ses bagages à Berlin.
Le quartet se retrouve en 2008 avec l’idée de re-fusionner les
champs artistiques dans lesquels ils étaient, chacun, devenus
spécialistes, les expériences individuelles et communes passées
et à venir, la technologie et l’art culinaire, la simplicité et la
complexité des formes, la performance, le son et la vidéo, sans
trop savoir où tout ceci aboutirait. Travailler à distance n’est
pas facile, produire encore moins, mais la tentation était trop
grande. Et puis les outils internet étaient là. Combien d’heures
de discussions en conférence des quatre coins de l’Europe, com-
bien de téléchargements de photos, textes, dessins, descriptifs et
listes techniques, modifiés en permanence ou en direct à la vue
de chacun des membres.
Conditions du « techno-culinaire »
Au départ, il y avait la rencontre autour d’une table, la prépara-
tion d’un repas. Chacun pose ses ingrédients et ustensiles sur la
table. Monter les blancs en neige prend soudainement une autre
dimension sur l’écran et dans les enceintes. Prendre conscience
de cet instant surtout lorsqu’il s’agit, ici, de produire avec ses
mains (de cuisiner pour les autres) au lieu de s’approprier du
« déjà-cuit ». L’absorption est devenu un mot-clé dans notre pro-
cessus de création, celle qui est mentale et de tous les jours, les
mots, les sons, les images, les pancartes publicitaires, les couleurs,
les discours, et puis celle qui est physique, ce qu’on mange et
boit quotidiennement. La capacité et l’incapacité de prendre
conscience de toutes ces choses de la vie, à absorber, à digérer, à
recracher, à transformer, à muter devient notre alibi suprême
à de périlleux équilibres entre esprit critique et laisser-penser,
entre faire et se regarder faire, entre performer et jouer, entre
artisanat et industrie. Ces dualités sont posées aux spectateurs
à travers la préparation d’un plat, le choix de ses ingrédients,
qu’est-ce que cela veut dire de consommer un œuf d’une poule
qui a un nom ou celui d’une poule sans identité et sans plumes ?
Ou encore quand Jean-François Blanquet « met l’ambiance » et
mixe de très courts extraits de musiques d’entreprise des années
70. À quel genre de films pouvons-nous faire référence, quand on
dit : « Ça me rappelle un film d’action ou un film romantique »,
etc. ? Qu’est-ce que ça veut dire de performer ou de jouer un
personnage ?
Pourquoi pas un dessert ?
Le soufflé est un plat à risque, risque de désinflation soudaine,
réussite incertaine. Ce n’est pas comme faire des crêpes ! Et
puis il y a l’odeur du fromage fondu, tout en tentant de faire
oublier les soufflés qui cuisent dans le four, ramener les spec-
tateurs à une dimension esthétique où le temps et l’espace se
déforment : retour rapide sur la préparation des soufflés pro-
jetée et magnifiée effroyablement sur l’écran, le son terrible-
ment amplifié de la préparation, la transformation de la
matière brute en une matière infernale qui semble échapper à
toute rationalité.
Linda Lewkowicz
Scènes 28, 15 juin 2010, p. 60.
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Cuisine – On the Edge, April 2009
Fiona Bannon, Choreographer & Lecturer in Performance and Dance at the University of Leeds (UK)
What got to me in Cuisine was the heavy scent of cheese, the visual and aural, the precision of contact made between various items that acted almost like triggers with a response. The methodical obsession of watching the performers toil in the ‘labour of exploration’, in the finding of opportunity to explore within the work, was quite fascinating. All of this on an intense table top that felt like everything was cooking together, targeting all of the senses and asking the audience to wait until the soufflés are ready. It was like a world held within a well known ritual of preparing dinner, exploring the space-time between ingredients, chemistry and object.
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